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Soigner le patient psychiatrique dans son ensemble

Les liens du patient avec ses proches et la communauté sont au cœur de lapproche thérapeutique de lIPCF depuis 50 ans

Comme cette année marque le 50e anniversaire de l’Institut de psychiatrie communautaire et familiale (IPCF), il serait naturel de faire la rétrospective de l’édifice sis sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine et de la rue Légaré qui commença à accueillir des patients et clients officiellement en 1969.

Or, pour réellement saisir la portée de cette occasion, il importe plutôt de faire un retour en arrière sur le nom qui lui a été conféré. Après tout, cet édifice aurait pu simplement être désigné «Institut de psychiatrie de l’HGJ »!

C’est le Dr Nathan Epstein, chef de la Psychiatrie de 1959 jusqu’au milieu des années 1960, qui est à l’origine du nom de l’IPCF, alors que celui-ci était encore à l’étude. Il était aussi en phase de planification lorsque le Dr Henry Kravitz en assuma la direction en 1967 et dirigea l’Institut jusqu’à son ouverture et au-delà.

Aujourd’hui, l’Institut jouit d’un héritage distinct qui s’échelonne sur cinq décennies et incarne la philosophie directrice de l’IPCF et du Service de psychiatrie, à savoir, de traiter le patient non pas comme un individu seulement, mais comme une personne rattachée à un réseau de liens complexes avec la famille et la communauté, évoluant dans le contexte du voisinage, de la religion, de la race, de l’ethnicité et d’une foule d’autres facteurs.

Dr Karl Looper, chef du Service de psychiatrie, au lancement en 2018 du Centre de ressources et d’information dans l’entrée principale de l’IPCF. [3]

Dr Karl Looper, chef du Service de psychiatrie, au lancement en 2018 du Centre de ressources et d’information dans l’entrée principale de l’IPCF.

Même si cette philosophie prévaut également dans d’autres centres de soins de santé, le personnel de l’IPCF souligne que l’HGJ se distingue par l’importance exceptionnelle que le Service de psychiatrie accorde à la participation de la famille et de la communauté dans le processus de guérison.

Et bien que la médication joue un rôle clé dans le traitement de certains patients, l’IPCF prône toujours une approche holistique, reposant sur des soins tenant compte de facteurs  psychologiques, sociaux et culturels.

« C’est cette dimension humaniste qui attire à l’HGJ un grand nombre de professionnels de talent, dit le Dr Karl Looper, chef du Service de psychiatrie depuis 2014. Malheureusement, le type de travail que nous accomplissons est de plus en plus rare dans beaucoup d’établissements parce qu’il accapare trop de temps et de ressources. »

Un environnement social favorable

« La portée de l’intervention médicale, quelle qu’elle soit, dépend du soutien de l’environnement social », ajoute Darlene Johnstone, thérapeute familiale en pédopsychiatrie qui assure la coordination des travailleurs sociaux spécialisés en psychiatrie de l’Hôpital.

« L’effet d’une thérapie reposant uniquement sur la médication, poursuit-elle, sans que soient abordés, par exemple, les difficultés financières, les problèmes de logement, la relation conjugale ou les relations avec la famille, le conjoint ou les enfants du patient, sera limité. »

« On dit souvent que la médication est le fondement de la psychiatrie, car, sans elle, un grand nombre de patients ne pourraient pas fonctionner. Mais personne ne peut vivre uniquement sur les fondations d’une maison ‑ les étages supérieurs sont aussi essentiels. »

Membres du personnel de psychiatrie sociale – (de gauche à droite) Myra Issley, Alexandra Matlin et Darlene Johnstone. [4]

Membres du personnel de psychiatrie sociale – (de gauche à droite) Myra Issley, Alexandra Matlin et Darlene Johnstone.

« En psychiatrie sociale, nous appliquons ce principe carrément à la lettre, car nous nous assurons que le foyer du patient est sécuritaire, que les relations sont saines et qu’il y a de la nourriture sur la table. »

C’est cette philosophie intrinsèque à l’IPCF qui explique les vastes efforts déployés depuis longtemps pour soutenir les individus de différents groupes ethniques et culturels et pour les conseiller en tenant compte de leurs particularités. L’Unité de recherche en santé mentale et culture de l’HGJ, fondée par son directeur actuel, le Dr Laurence Kirmayer, confirme cette orientation de l’IPCF.

Le Dr Kirmayer s’était intéressé à l’ethnopsychiatrie avant de se joindre au personnel de l’Hôpital en 1981, intérêt qui s’est renforcé à la fin des années 1980 avec les consultations et la recherche qu’il a menées sur la santé mentale des Autochtones du Nunavik, dans le nord du Québec.

Fondateur du Service de consultation culturelle de l’IPCF, le Dr Kirmayer est également directeur de la Division de psychiatrie sociale et transculturelle de l’Université McGill, le plus ancien programme au monde consacré à la psychiatrie sociale et culturelle.

Dans le contexte du multiculturalisme et de la relative ouverture du Canada aux immigrants, nous jouissons ici d’une position unique pour savoir « que la culture  —  et les différences entre les cultures — ne concernent pas un sous-groupe de personnes en particulier, mais nous tous ».

« Nous sommes donc en mesure de demander, par exemple, ‘en quoi une famille indienne diffère-t-elle d’une famille de l’Europe du Nord?’ Les deux familles sont importantes, mais il faut comprendre, au sein de chacune, qui en fait ou n’en fait pas partie. Quelles sont les questions relatives au code d’honneur ou aux rôles masculins et féminins? En prenant ce modèle général et en y intégrant les particularités inhérentes à chacune, on aboutit à un modèle bien plus puissant. »

La tradition d’ouverture de l’HGJ

Bien que l’HGJ dans son ensemble poursuive une tradition d’ouverture envers la famille et la communauté, plusieurs facteurs distinguent le Service de psychiatrie, notamment la composition démographique du quartier entourant l’Hôpital, soit l’un des plus multiculturels et multiethniques au Canada.

Dr Laurence Kirmayer, directeur de l’Unité de recherche en santé mentale et culture de l’HGJ. [5]

Dr Laurence Kirmayer, directeur de l’Unité de recherche en santé mentale et culture de l’HGJ.

Ce secteur était largement habité par des Juifs il y a des décennies, mais la communauté juive s’est installée ailleurs au fil des ans laissant ce quartier à des vagues successives d’immigrants.

Par conséquent, explique le Dr Kirmayer, le Service de psychiatrie est depuis longtemps habitué à traiter des patients de diverses origines dans un contexte familial, tout en tenant compte des nombreuses influences culturelles et ethniques dans leurs vies.

De plus, l’HGJ traite un nombre disproportionné de personnes âgées. Au début, il s’agissait de Juifs arrivés à Montréal après la Seconde Guerre mondiale et qui ont atteint l’âge d’or dans les années 1970 et 1980. Aujourd’hui, l’HGJ répond aux besoins des parents âgés d’un grand nombre de nouveaux immigrants, ainsi que de la génération vieillissante du-baby-boom, et s’estime chanceux de pouvoir tirer parti de sa vaste expérience.

En fait, dit le Dr Kirmayer, les racines et les valeurs juives de l’HGJ ont façonné l’Hôpital en une institution qui a toujours était hautement consciente du degré auquel la vie d’un individu est étroitement et profondément affectée par la famille, la communauté, la religion, et parfois même, la discrimination.

Une collaboration entre spécialistes

Les psychiatres comptent sur la collaboration du personnel des soins infirmiers et de professionnels paramédicaux, dont travailleurs sociaux, psychologues, enseignants et ergothérapeutes, qui épousent la vision du Service de comprendre les besoins du patient dans le contexte plus large de la famille et de la communauté.

Dr Henry Kravitz, chef du Service de psychiatrie de 1967 à 1988. [6]

Dr Henry Kravitz, chef du Service de psychiatrie de 1967 à 1988.

Selon un article publié en 2001 et cosigné par le Dr Henry Kravitz, le Service fit d’abord appel à des professionnels paramédicaux au début des années 1960 en raison d’une pénurie de psychiatres et de résidents en psychiatrie, et réalisa au fil des ans qu’il ne pouvait plus se passer de leur apport.

Leur approche proactive est particulièrement évidente parmi les travailleurs sociaux, qui agissent souvent comme les avocats des patients et de leurs proches, explique Alexandra Matlin, travailleuse sociale spécialisée en psychiatrie rattachée à l’IPCF depuis la fin des années 1990. « Même lorsque nous travaillons individuellement avec le patient, nous essayons de le faire dans le cadre du système familial », souligne-t-elle.

Cela sous-tend, poursuit Mme Matlin, non seulement d’offrir du counseling individuel, mais d’aider les patients et les clients dans d’autres tâches comme, par exemple, remplir des demandes de logement ou d’aide sociale, organiser les inscriptions à l’école ou à une formation professionnelle ou trouver des ressources communautaires utiles.

Beaucoup de travailleurs sociaux participent aussi à l’évaluation initiale, ajoute Myra Issley, qui a consacré la majorité de sa carrière entamée en 1976 à l’HGJ en psychiatrie sociale.

« Le psychiatre pourrait voir le patient une fois par mois à des fins de médication et d’autres traitements, explique-t-elle. Quant à moi, je pourrais continuer de le voir pendant six ou sept mois, selon le besoin de l’intervention en service social, travail qui englobera souvent toute la famille. »

Dre Phyllis Zelkowitz, directrice de la Recherche à l’IPCF. [7]

Dre Phyllis Zelkowitz, directrice de la Recherche à l’IPCF.

Comment les psychiatres et les autres professionnels savent-ils quelles interventions sont les plus efficaces? « La réponse relève de la recherche », dit la Dre Phyllis Zelkowitz, directrice de la Recherche à l’IPCF et professeure adjointe au Département de psychiatrie à l’Université McGill.

« Même les idées apparemment bonnes doivent être soigneusement testées, précise-t-elle, car on ne peut garantir que même la proposition la plus prometteuse fonctionnera ou qu’elle sera meilleure que les pratiques en cours ». La Dre Zelkowitz est fière que dans les 30 dernières années qu’elle a passées à l’HGJ, le Service de psychiatrie ait fait preuve d’un engagement constant envers la création du savoir et la recherche empirique.

« Évidemment, poursuit-elle, nous avons privilégié, au fil des ans, la recherche sur les différentes cultures et les divers groupes ethniques (y compris les immigrants et les Canadiens d’origine autochtone) en portant une attention particulière à leurs attitudes envers leur traitement et leur fidélité à celui-ci. »

La recherche portant sur les facteurs psychologiques associés à la maladie occupe également une place importante, de dire la Dre Zelkowitz. Il s’agit de trouver des moyens de favoriser le bien-être des patients atteints de cancer, d’améliorer la santé mentale des personnes souffrant de maladies et de déterminer l’effet du stress et de la dépression sur la maladie (et vice-versa).

Tracer de nouvelles voies

Cette volonté de tracer de nouvelles voies et de proposer de nouvelles approches marque toute l’histoire de l’IPCF, de dire le Dr Looper. Elle perdure encore aujourd’hui, l’Institut se tournant vers de nouveaux types de traitements non-pharmacologiques incluant de nouvelles psychothérapies comme la thérapie basée sur la pleine conscience, les pratiques contemplatives et les nouvelles interventions sociales.

Le Dr Looper cite également en exemple le travail de la Dre Rachel Kronick, pédopsychiatre devenue leader dans l’évaluation des effets de la détention sur la santé mentale des demandeurs d’asile — un problème considérable compte tenu du nombre sans précédent d’adultes et d’enfants qui se trouvent dans cette situation dans le monde entier.

« Son travail est utile pour le nombre croissant d’immigrants et de réfugiés et servira à orienter les politiques gouvernementales à ce chapitre », explique le Dr Looper.

Dre Zoë Thomas, directrice du Programme de traitement de jour en psychiatrie adulte. [8]

Dre Zoë Thomas, directrice du Programme de traitement de jour en psychiatrie adulte.

Il souligne également le travail du Dr Vincent Laliberté, doctorant en anthropologie qui a été recruté au Service de psychiatrie. Le Dr Laliberté œuvre avec la Mission Bon Accueil afin de trouver des solutions d’hébergement pour les sans-abri souffrant de maladie mentale tout en leur apportant l’aide psychiatrique dont ils ont besoin.

« Jusqu’à présent, les résultats sont excellents et le programme a connu un succès extraordinaire auprès de cette population si difficile à joindre », déclare le Dr Looper.

La Dre Zoë Thomas, une des dernières recrues du Service, membre du personnel depuis l’automne 2018, dirige non seulement le Programme de traitement de jour en psychiatrie adulte, mais établit actuellement un programme de thérapie ciblée pour les personnes souffrant d’événements traumatiques récents ou passés, qui, d’après le Dr Looper, « est une réelle innovation et le seul programme en son genre au Québec ».

La Dre Thomas, qui a effectué des études spécialisées sur le stress post-traumatique à l’Université de Toronto, dit que Montréal a réellement besoin d’un programme de thérapie axée sur les traumatismes, car on en retrouve dans aucune institution de santé affiliée aux universités de la métropole.

« Nous savons qu’une grande proportion de patients souffrent de traumatismes survenus durant leur enfance, explique-t-elle, et qu’un grand nombre ont également été victimes de violence. Les effets de tels traumatismes sont si profonds et complexes qu’un traitement ciblé s’impose. »

En attendant, le Programme de traitement de jour, mis sur pied par la Dre Thomas dans un espace nouvellement rénové au sixième étage du pavillon B, est conçu pour permettre aux patients de bénéficier de psychothérapie intensive de groupe cinq heures par jour, quatre jours par semaine, pour une période de huit semaines. « Le but est de prévenir ou de raccourcir l’hospitalisation des personnes aux prises avec de graves problèmes de santé ».

L’expansion du Service de gérontopsychiatrie constitue un autre exemple des efforts mis en œuvre par l’Institut pour répondre aux besoins changeants de la communauté, notamment ceux de la population vieillissante pour qui il faut adapter les soins de santé et psychosociaux.

Ayant recruté le Dr Soham Rej en 2017, le Service de psychiatrie est désormais un leader en gérontopsychiatrie, fort de nouveaux services cliniques et d’opportunités de recherche et de formation dans un domaine qu’il est urgent d’approfondir.

Les patients jouent un rôle actif

Stephanie Preston, infirmière clinicienne en psychiatrie à l’HGJ depuis 2002, est ravie de la participation des patients à leurs soins. En effet, ces derniers jouent un rôle de plus en plus actif dans leur traitement en donnant aux psychiatres et aux autres professionnels de la santé des idées pour améliorer le Service.

L’infirmière clinicienne Stephanie Preston (à gauche) discute avec l’agente administrative Leila Fernandes pour déterminer quels patients traités au service d’urgence doivent être vus en priorité. [9]

L’infirmière clinicienne Stephanie Preston (à gauche) discute avec l’agente administrative Leila Fernandes pour déterminer quels patients traités au service d’urgence doivent être vus en priorité.

« C’est formidable de voir plus de clients siéger aux comités chargés de différents projets, déclare Mme Preston, faisant surtout allusion au Centre de ressources et d’information, kiosque ouvert à l’entrée principale de l’IPCF grâce à l’apport des patients, qui ont expliqué leurs besoins et aidé à planifier le type d’information que le Centre pourrait fournir. »

Le kiosque est tenu par des bénévoles, dont un grand nombre ayant également souffert de problèmes de santé mentale sont aptes à offrir du soutien aux personnes vivant des situations semblables.

« J’étais vraiment heureuse de voir beaucoup de clients à la cérémonie d’inauguration du kiosque cet automne, déclare Mme Preston. Ils étaient venus pour leur rendez-vous, mais ils se sont arrêtés pour participer à la célébration et prendre un verre, parce que c’est leur Centre. J’en étais ravie, car nous nous sommes retrouvés sur un pied d’égalité avec la clientèle, comme il se doit! »

Mme Preston aime ce qu’elle fait. « Je fais ce travail depuis 1986 et c’est un privilège pour moi de pouvoir venir en aide à quelqu’un qui fait appel à moi pour régler une crise ou traiter un problème de santé mentale. C’est une occasion pour moi — et pour nous tous — d’aider les gens et de les amener à envisager les choses sous un autre angle ».