Juillet 2020Télésanté

Utiliser les outils numériques de la télépsychiatrie pour forger des liens émotionnels

Le confort de leur domicile aide les clients à s’ouvrir à leur thérapeute

Comparativement à plusieurs autres domaines de la médecine, la psychiatrie pourrait sembler être un domaine improbable pour la télésanté, où les liens peuvent être tissés par le biais d’écrans et de claviers plutôt que dans l’intimité du cabinet médical.

Et pourtant, les consultations à distance se sont implantées et même développées à l’HGJ — et plus largement à l’échelle du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal — depuis le début de l’isolement, en mars, pendant la pandémie du coronavirus (COVID-19).

« J’ai remarqué que la qualité des séances et, d’une certaine manière, la nature de la relation thérapeutique s’améliorent lorsqu’elles sont virtuelles », dit le Dr Marc Miresco, psychiatre et directeur des Services externes de psychiatrie pour adultes à l’Institut de psychiatrie communautaire et familiale à l’HGJ.

« Cela peut sembler aller à l’encontre de l’intuition, mais c’est vrai. Effectivement, initialement plusieurs patients sont quelque peu timides ou réservés à l’idée de s’ouvrir à un professionnel de la santé mentale, même si nous nous efforçons d’être aussi réceptifs que possible et de les encourager à parler librement. »

« Pour ces patients, l’utilisation de leur propre ordinateur dans l’environnement familier de leur domicile offre quelque chose qui leur permet de s’ouvrir plus facilement et de se sentir à l’aise de dévoiler ce qui les préoccupe réellement. »

« Plusieurs patients, particulièrement s’il s’agit d’une nouvelle thérapie, peuvent aussi être nerveux à l’idée d’être peut-être stigmatisés », ajoute Tung Tran, directeur du programme de Santé mentale et dépendance du CIUSSS.

« La télésanté présente l’avantage de ne pas obliger les patients à aller à l’hôpital pour être traités dans un environnement psychiatrique, et par conséquent ils sont plus à l’aise et moins timides. »

« S’ils se sentent en sécurité à leur domicile, ils sont plus enclins à exprimer leurs pensées et leurs émotions, et plus aptes à parler de qui se passe dans leur vie. »

« Bien sûr, cela signifie qu’à titre de professionnel, vous devez modifier certains comportements et apprendre ce qu’il faut faire devant un écran. »

« Par exemple, le contact visuel est extrêmement important; par conséquent, vous devez regarder la caméra et parler vraiment directement au patient. Ce n’est pas une chose que nous faisons instinctivement, mais effectué correctement, cela peut être très efficace. »

Des candidates tout indiquées pour la télésanté

« La psychiatrie et la santé mentale sont réellement des champs d’activités parfaits et des candidates tout indiquées pour la télésanté », ajoute le Dr Miresco. « Nous sommes l’une, sinon la seule, spécialité de médecine où ne devons pas toucher à nos patients pour les examiner. Nous ne leur demandons pas de se déshabiller et nous n’avons pas besoin de regarder attentivement une partie de leur corps. »

« Comme les évaluations psychiatriques et en santé mentale sont effectuées uniquement par le biais d’entretiens avec le patient, il est tout naturel pour nous de le faire par vidéoconférence ou même par téléphone. »

« Comme les évaluations sont effectuées par le biais d’entretiens avec le patient, il est tout naturel d’utiliser le vidéoconférence. »

Avant la pandémie de la COVID-19, explique M. Tran, la télésanté n’était pas une option pour les psychiatres du Québec, parce que le ministère de la Santé et des Services sociaux rémunéraient rarement les médecins pour le travail effectué à distance à l’aide d’une connexion numérique. En revanche, la télépsychiatrie était déjà utilisée dans certaines autres régions du Canada et des États-Unis.

Cependant, quand la menace d’une pandémie planait en février, le gouvernement a changé sa politique et autorisé les paiements aux médecins qui utilisaient la télésanté. De plus, des mesures accrues ont été mises en place pour assurer la sécurité et la confidentialité des outils en ligne.

M. Tran avait déjà commencé à préparer l’ensemble de son équipe du CIUSSS à la transformation numérique imminente. Pour les membres du personnel qui travaillaient de leur domicile, cela exigeait d’avoir accès aux dossiers médicaux électroniques et l’assurance qu’ils pouvaient tous utiliser facilement Zoom et d’autres logiciels.

Une transition rapide

Nous étions encouragés, de dire le Dr Miresco, par les recherches factuelles menées ailleurs dans le monde « indiquant que les évaluations télépsychiatriques étaient tout aussi efficaces que celles effectuées en personne ».

« Cela a fait une différence pour la transition, qui a eu lieu très rapidement. Lors de circonstances idéales, il faudrait plusieurs mois, voire un an pour changer les habitudes de travail d’une trentaine de psychiatres et de près de 100 autres professionnels de la santé mentale. Nous avons dû faire cette transition en deux semaines ou moins. »

« Et, cela n’a pas été facile pour les membres plus âgés de notre Département qui ne sont pas aussi familiers avec ce type de technologie. Si vous pratiquez depuis 30 ou 40 ans avec le patient devant vous, et que soudainement vous devez utiliser un écran, l’ambiance est très différente. Par conséquent, il y a eu une période pendant laquelle les cliniciens ont dû apprendre une nouvelle manière de pratiquer et d’établir des liens avec leurs patients. »

Pendant ce processus, quatre projets remarquables ont été développés :

  • Des webinaires thérapeutiques, animés par des professionnels, sont diffusés quatre fois par semaine à environ 60 personnes depuis le mois d’avril. Cette démarche a permis aux clients de rester en contact avec le Département, de voir des visages familiers parmi les thérapeutes et de recevoir des conseils précieux sur la manière de combattre le stress pendant une période difficile.
  • Grâce à l’appui de Bell Canada et de la Fondation de l’HGJ, nous avons été en mesure de prêter des iPads aux clients vulnérables en isolement à leur domicile et qui n’ont pas d’ordinateur, de tablette ou de téléphone cellulaire. Les iPads ont permis à ces clients de se connecter à distance à leur équipe de soins et de tirer parti des ressources comme les webinaires thérapeutiques.
  • En raison de la pandémie, des mesures particulières devaient être implantées pour protéger la santé des psychiatres septuagénaires et octogénaires qui souhaitaient rester en contact avec leurs patients, malgré leur vulnérabilité à la COVID-19. À cette fin, nous avons donné une tablette à certains patients lors de leur hospitalisation ou de leur arrivée au Département de l’urgence.
  • L’équipe de la Clinique d’accueil des jeunes est passée des séances en personnes à des rencontres sur Zoom. Conçues pour les clients âgés de 14 à 25 ans, les séances ont lieu le mardi et le jeudi, de 15 h à 17 h. Ces discussions informelles sont animées par des professionnels qui peuvent orienter un participant vers une équipe de traitement, s’il y a lieu.

Briser l’isolement des personnes âgées

Dans le même ordre d’idée, le Programme d’intervention en télésanté pour briser l’isolement des personnes âgées a également été lancé pour offrir un appui par le biais de la télésanté aux personnes âgées vulnérables pour qui l’isolement de la pandémie signifiait une augmentation potentielle du stress et de la dépression.

Dre Blanca Vacaflor

Dre Blanca Vacaflor

« Nous savons que les personnes âgées sont considérablement plus touchées par cette crise, parce qu’elles présentent un risque de mortalité accru si elles sont contaminées par la COVID-19 », de dire la Dre Blanca Vacaflor, résidente en psychiatrie gériatrique à l’HGJ.

« C’est la raison pour laquelle nous avons lancé un essai clinique unique pour aider à réduire leur stress ».

Le programme est dirigé par la Dre Syeda Bukhari, titulaire d’une bourse postdoctorale, et le Dr Soham Rej, psychiatre gériatrique à l’HGJ et chercheur à l’Institut Lady Davis.

Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal est considéré comme un endroit idéal pour cette évaluation, fondée sur des données, de la nouvelle manière de fournir des services, puisque le territoire du CIUSSS comprend le plus grand nombre de personnes âgées de la province.

« Avant la pandémie, les personnes âgées vulnérables avaient au moins la possibilité de sortir pour faire de l’exercice ou des achats et participer aux événements communautaires », ajoute la Dre Vacaflor.

« Mais, pendant la crise, elles se sont isolées et ont été coupées de leurs proches aidants et de leurs proches. Mais, qu’en était-il de leur santé mentale? C’est ainsi que nous avons pensé que notre action bénévole pouvait être utile ».

Perspective d’avenir

Mais, la télépsychiatrie pourra-t-elle maintenir son niveau élevé d’utilité quand la menace immédiate de la pandémie se dissipera? M. Tran dit qu’il en est certain, puisque le passage à cette démarche de traitement était inévitable; la crise a simplement accéléré son implantation.

« L’un de nos objectifs plus généraux est d’accroître l’accès à nos services, et c’est précisément ce que la télésanté fait actuellement et continuera de faire », explique-t-il.

« L’un de nos objectifs est d’accroître l’accès à nos services, et c’est précisément ce que la télésanté de faire ».

« La télésanté nous aide aussi à améliorer le rendement des services. Si les services sont disponibles partout où sont les patients ou les clients, il y a de meilleures chances que plus de personnes se présentent à leur rendez-vous. Moins d’absences signifient que nous pouvons voir plus de patients sans devoir composer avec les heures de services perdues. »

Le Dr Miresco est d’accord, et il ajoute que l’un des principaux défis de la psychiatrie est de s’assurer que les patients respectent leur traitement et n’abandonnent pas. « La télésanté nous permet de rester plus facilement engagés, puisqu’il s’agit d’une manière beaucoup plus pratique de se connecter.

« Je crois que le style classique de la psychiatrie face à face sera toujours présent, et que plusieurs patients et cliniciens le préféreront. Mais, la télésanté et la télépsychiatrie sont finalement acceptées comme des options pertinentes qui commencent à faire partie du paysage permanent. »

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